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 Depuis la Moldavie du début du siècle dernier jusqu’au Baltimore contemporain, traversant la montée de l’antisémitisme et celle de la révolution russe, de la première guerre mondiale à la récession américaine, Chansons pour la fille du boucher nous plonge avec ferveur et délectation dans la grande Histoire yiddish du XXème siècle. Itsik Malpesh, 90 ans, a toute sa vie, poursuivi deux vastes rêves : celui de devenir poète de renom (le plus grand des Etats-Unis), mais aussi de retrouver la fille du boucher, son amour idéalisé, qui lui aurait sauvé la vie à sa naissance et qu’il n’a depuis jamais revue. Récompensé par le National Jewish Book Award (décerné pour la première fois à un auteur non juif), ce roman choc est une ample déclaration d’amour faite à l’humanité, au langage et à la littérature…
1°) Votre roman apparaît comme une déclaration d’amour à la langue Yddish. Comment vous êtes vous découvert une telle passion pour cette langue ?
Ma rencontre avec le Yiddish est purement accidentelle. En tant que franco-canadien et irlandais-américain d'éducation catholique, je n'ai aucun lien de nature religieuse ou familiale avec les juifs d'Europe de l'Est. Ce n'est qu'après l'Université que je me suis retrouvé à travailler pour une organisation culturelle juive dont la mission était de conserver les livres d'origine Yiddish. Ma première responsabilité a alors été de conduire une camionnette du nord au sud de la côte Est des Etats-Unis afin de collecter des livres appartenant à de vieux juifs Yiddish proches de la mort. Ces livres avaient une grande valeur à leurs yeux et je me suis demandé ce qui pouvait les rendre aussi précieux pour eux. Afin de le savoir j'ai commencé à en lire certains par moi-même et je fus stupéfait de découvrir que bien que ces livres aient été écrits des dizaines d'années avant ma naissance, dans une langue qui ne m'était pas familière et avec des histoires totalement étrangères à mon monde, ces textes me touchaient pourtant directement. A l'instar de nombreux écrivains Yiddish, j'avais été élevé dans une tradition religieuse dont je me suis par la suite écarté. La langue Yiddish et sa littérature n'a de cesse de questionner l'appartenance à une communauté dont les fondements mêmes ont été sapés. C'est à mon sens une question universelle dont le Yiddish s'est emparé d’une manière unique avec un pathos et une acuité qui lui sont propres. Mon roman se veut un hommage à cette langue, et je suis heureux que mon amour pour le Yiddish ait pu prendre forme au travers de cette histoire.
2°) La question que l’on se pose, dès le début de lecture de votre roman, c’est de savoir où se situe la frontière entre fiction et autobiographie ?
Un début de roman est généralement étroitement imprégné d’autobiographie. C'est peut-être une source de frustration pour les romanciers mais le rôle de la fiction n'est-il pas après tout de convaincre le lecteur que le monde imaginaire d’une fiction est bien réel, même s'il n'a pas d'existence en dehors des pages du livre. J'ai préféré utiliser le fait que le lecteur croit en une autobiographie pour servir davantage la fiction et ai choisi d'utiliser des morceaux de ma vraie vie dans des proportions raisonnables, afin de faire naître le doute suivant chez le lecteur : ce roman est-il une histoire vraie ? J'espérais que si les lecteurs me prenaient pour le personnage du traducteur cela rendrait à leurs yeux Itsik plus réel encore. Pour beaucoup de lecteurs cette stratégie semble avoir fonctionnée : l'un des plus beaux compliments que j'ai reçu pour ce livre vient d'une femme qui m'a demandé comment elle pourrait se procurer les carnets de notes originaux d’ Itsik Malpesh… 3°) … un Malpesh qui prétend que la traduction est un acte intime. Quelle est votre position face à l’acte de traduire, un acte souvent sous-estimé en France ?
Ma principale connaissance de la traduction est celle du lecteur que je suis. La plupart de mes livres préférés ont été écrits dans des langues que je ne peux pas lire. Sans la traduction je n'aurais pu avoir accès au meilleur de la littérature mondiale. Et si je sais que cette étape n'est pas sans perte, j'ai malgré tout pu lire l’œuvre intégrale de Dostoïevski sans pourtant avoir lu un seul de ses propres mots. Je pensais que le récit d'un travail de traduction parlerait ainsi à tous ceux qui se reposent sur elle, autant que je peux le faire, comme le fait la majorité des lecteurs. L'histoire de Malpesh révèle que le simple fait de vivre nous implique tous dans un travail de traduction. Nous sommes inévitablement des personnes différentes qui nous exprimons de différentes manières suivant les circonstances qui ont fait ce que nous sommes. Les langues qui baignent nos vies sont constamment mouvantes et leurs mouvements se conjuguent à notre propre identité. En ce sens la traduction ne se réduit pas à un pur acte intime comme le dit Malpesh, mais c'est aussi un acte créatif duquel nous naissons tous.
4 °) Votre roman est un hymne au langage, qu’il propose comme ciment social et humain, bien au-delà des appartenances nationalistes et religieuses. La langue et le verbe sont-ils pour vous les meilleurs vecteurs pour relier les hommes entre eux ? La religion du XXIème siècle en sorte ?
Oui, je pense que nous sommes foncièrement des êtres de communication. Tout le reste - croyances religieuses, relations sociales, développements culturels - se fonde sur l'acte plaisamment trivial de pouvoir exprimer nos pensées ou nos sensations à une autre personne. Il est aujourd'hui facile d'oublier combien est audacieuse l'hypothèse selon laquelle nous pouvons relier nos expériences aux autres. Le langage en général repose sur la croyance tacite qu'il existe une manière de relier la distance incommensurable entre le vécu de deux êtres. Pour cette raison, je voulais que le roman n'utilise pas seulement la langue mais traite de ses possibilités, de ses imperfections, et de ses capacités à nous réunir et nous désunir tout à la fois.
Peter Manseau
 Fils d'un prêtre catholique et d'une religieuse ayant tous deux renoncé à leurs vœux, Peter Manseau est né en 1974 près de Boston. Après avoir fondé en 2000 la revue en ligne KillingTheBuddha.com, pour laquelle il a reçu un prix, il a contribué à différentes publications, dont le New York Times et le Washington Post. Il a également publié plusieurs livres de non-fiction salués par la critique, parmi lesquels un récit autobiographique intitulé Vows: the Story of a Priest, a Nun and Their Son (2005) et Rag and Bone (2009), un essai sur les superstitions liées au culte des morts. Chansons pour la fille du boucher est son premier roman. Pour ce livre, il a reçu le National Jewish Book Award en 2008, la Sophie Brody Medal for outstanding achievement in Jewish literature et en 2009 l'Harold U. Ribalow Prize. Professeur de Creative Writing à l'Université de Georgetown, où il suit également des études de théologie, il habite aujourd’hui à Washington D.C. avec sa femme et leurs deux filles.
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