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Depuis son enfance, l’homme rêvait sa vie comme un héros balzacien des temps modernes. Il se voyait en bandit de grands chemins, en protestataire convaincu, en prisonnier politique, en dandy libertin, en aventurier desperado, en marginal notoire, en mercenaire engagé et en leader politique charismatique. Voici son histoire en deux ouvrages magistraux…
« Voyou en Ukraine, poète de l’underground à Moscou, looser magnifique à New York, écrivain et journaliste branché à Paris, soldat de fortune dans les Balkans et nouveau vieux chef d’un parti de jeunes révolutionnaires à Moscou ». Mais qui est donc ce Limonov ?
Depuis 1982 et son « Journal d’un raté » jusqu'au récit que lui consacre aujourd'hui Emmanuel Carrère, Edouard Limonov agace, irrite, fascine et déroute. Contradictoire, insaisissable et provocateur, l’homme qui rêvait sa vie en une magistrale fresque romanesque s’est cherché partout, en tout, dans toutes les interdites sexualités, substances et politiques. L’étonnant et détonant Limonov y est à coup sûr parvenu en suivant son fil conducteur : « Je fuis toujours le bien » écrivait-il 1982, dans son « Journal d’un raté ».
Peut-être tenons-nous là le début d’une piste… Limonov, le héros raté du roman d’une vie qu’il serait parvenu à écrire et à vivre. Un Limonov contrarié et contrariant, controversant et controversé, contradictoire et contrarié, qui dérange ou indigne, jusqu’à devenir la mascotte de certains milieux intellectuels parisiens dans les années 80.
Complexe et décomplexé, l’homme se raconte dans son « Journal d’un raté » entre fantasmes, révoltes et haines. Accroc au sexe, aux penchants pédophiles, fascistes et révolutionnaires, Limonov tire de son quotidien new-yorkais la sève d‘un autoportrait manifeste. Dans le Journal d‘un raté, fantasmes, révoltes et haines forment un magma où ne subsiste que la plume amère de l ‘indigent. Seul et désoeuvré, il trépigne, hurle et jouit (ou se laisse jouir) dans l ‘attente d ‘une improbable révolution qui ne viendra jamais.
Provocateur, injurieux, souvent obscène, il se complait dans la révolte, balaye conventions sociales et morales d ‘un seul mouvement dont l ‘écho se perd systématiquement dans les méandres de ses propres fantasmes. Derrière le parfait raté se dessine alors déjà, abominable et fascinant, le portrait du dernier des « possédés » dostoïevskien décrit par Emmanuel Carrère. L’homme poète et provocateur se nourrit au sang de sa révolte et se laisse guider par une seule urgence : l’action.
Au travers de quelques rencontres et à la lumière du filigrane de ses écrits, c'est un portrait sans jugement que nous dresse Emmanuel Carrère. « C’est une vie dangereuse, ambiguë : un vrai roman d’aventures. C’est aussi, je crois, une vie qui raconte quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. » prévient l’écrivain français.
Limonov, l’égocentré, semble ne consacrer sa vie que dans la détestation de l’autre, et in fine, de lui-même Fréquemment, il y revient dans son « Journal » : dans lequel il reconnaît se chercher en tout sauf dans l’immobilité, en tout sauf dans le confort intellectuel, moral ou affectif. En tout sauf dans la convention sociale. «(…) Envoyez-moi à la guillotine. Je veux mourir jeune. Interrompez ma vie violemment, versez mon sang, tuez-moi, torturez-moi, dépecez-moi ! Il ne peut pas y avoir de Limonov vieux ! (…)». Car pour Limonov, même sa propre mort (et surtout elle) se doit d’être à la hauteur romanesque du personnage qu’il s’est créé et auquel il donne corps. Amoureux transi, ne supportant pas d’être quitté, Limonov sait aussi, à ses moments, être un grand romantique avec les femmes, quand du moins, il ne se fait pas prendre par de grands black américains pour survivre dans les bas-fonds new-yorkais. C’est ainsi que lui, Limonov en a décidé : et rien ni personne ne pourra arrêter le romanesque destin de son histoire d’aventurier des temps modernes.
Au travers de son journal, comme du portrait proposé par Carrère, ce héros passionnant, raté ou pas, parvient toujours à être marquant. Parfois attachant, il sait également être troublant et dérangeant, comme lors de son engagement mercenaire plus que douteux auprès des troupes serbes durant le conflit yougoslave.
Car il y a chez cet homme comme une fascination inhérente au mal de ce siècle dénué de repères et d’idéal. A l’instar du romantisme mélancolique d’un Musset, d'un de Nerval ou d'un Ducasse, Limonov semble avoir intérêt à se retrouver dans cet étrange héros self man made contemporain. Et en suivant la piste de ce personnage, c’est toute la génèse d’un après communisme qu’Emmanuel Carrère nous dépeint : celle de toute une génération en mal d’Histoire et de repères. Et au travers de cette autre histoire que la sienne, Carrère fait émerger celle d’une Russie qu’ils ont en commun au travers de leurs deux parcours autant distincts qu’entremêlés.
Mais laissons ici Emmanuel Carrère conclure –ou presque-…
« C’est bizarre, quand même. Pourquoi est-ce que vous voulez écrire un livre sur moi ? »
Je suis pris de court mais je réponds, sincèrement : parce qu’il a –ou parce qu’il a eu, je ne me rappelle plus le temps que j’ai employé –une vie passionnante. Une vie romanesque, dangereuse, une vie qui a pris le risque de se mêler à l’histoire. Et là, il dit quelque chose qui me scie. Avec son petit rire sec, sans me regarder :
« Une vie de merde, oui. »
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